Dictionnaire de Géopolitique PDF
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2021
Stéphanie Beucher, Annette Ciattoni, Éric Bonhomme, François Bost, Rémi Darfeuil, Axelle Degans, Stéphane Dubois, Guillaume Dupéret, Delphine Dussert-Galinat, Jean-François Fiorina, Jérôme Gr
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This is a glossary of geopolitical terms, covering various aspects of the field. Edited by a team of experts, it aims to provide a comprehensive understanding of contemporary geopolitical issues. Essential for students, professors, and business leaders.
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Dictionnaire de Géopolitique de Sous la direction de Stéphanie Beucher Annette Ciattoni Dictionnaire de Géopolitique SOUS LA DIRECTION DE Stéphanie Beucher Annette Ciattoni Éric Bonhomme François Bost Rémi Darfeuil Axelle Degans Stéphane Dubois Guillaume Dupéret Delphine DussertGalinat JeanFran...
Dictionnaire de Géopolitique de Sous la direction de Stéphanie Beucher Annette Ciattoni Dictionnaire de Géopolitique SOUS LA DIRECTION DE Stéphanie Beucher Annette Ciattoni Éric Bonhomme François Bost Rémi Darfeuil Axelle Degans Stéphane Dubois Guillaume Dupéret Delphine DussertGalinat JeanFrançois Fiorina Jérôme Grondeux Micheline HuvetMartinet Laure Lacan Marion Mare Magali ReghezzaZitt Florence Smits Dominique Steiler Thomas Verclytte Valérie Verclytte Yvette Veyret À tous les étudiants curieux et passionnés sans qui cet ouvrage n’aurait pas été possible. S. Beucher et A. Ciattoni © HATIER, Paris, 2021 « Sous réserve des exceptions légales, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite, par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par le Code de la Propriété Intellectuelle. Le CFC est le seul habilité à délivrer des autorisations de reproduction par reprographie, sous réserve en cas d’utilisation aux fins de vente, de location, de publicité ou de promotion de l’accord de l’auteur ou des ayants droit. » PRÉFACE J’ai toujours été attiré par la géopolitique et ai eu la chance, au travers de mon par cours professionnel, de pouvoir constater sur le terrain cette nécessité de compren dre pour pouvoir expliquer. Lorsque j’ai ensuite rejoint le monde des écoles de management, j’ai souhaité développer des enseignements dans ce domaine car il m’apparaissait évident que la géopolitique allait devenir une compétence indispen sable pour les managers et leaders d’entreprises. Je ne me doutais pas de l’engouement que cela allait provoquer ! Elle s’est imposée dans tous les domaines et pour tous les publics, devenant la clef de décryptage d’un monde complexe et en pleine transformation. Elle fait désor mais partie de notre quotidien : pas un jour ne passe sans qu’apparaisse une série, un film ou une revue géopolitique. Il n’y a cependant pas une géopolitique mais plusieurs, qui s’appuient sur un grand nombre de disciplines (économie, histoire, géographie, linguistique, ethno graphie, sociologie), ce qui en fait sa richesse. Sa complexité réside dans le fait qu’elle n’apporte pas de réponse unique. Chacun définit ses propres grilles d’analyse, selon des critères déterminés par son histoire, ses représentations spécifiques, ses manières d’habiter le monde. C’est pour cela qu’il est important d’avoir des ouvrages comme celui-ci, qui permettent d’alimenter notre réflexion, de voir que le vocabulaire n’est pas figé et qu’aucune définition n’est immuable. Nous sommes tous acteurs, victimes et complices de la géopolitique ! La force de cet ouvrage, corédigé par un ensemble d’experts, professeurs, cher cheurs de différentes disciplines et différents horizons est de proposer une approche transdisciplinaire compréhensible pour tout le monde. Certains articles sont écrits à deux voix afin de montrer cette nécessité de croiser les regards pour apprécier la diversité des champs couverts par la géopolitique. Ce dictionnaire ne prétend pas à l’exhaustivité mais le souci constant des auteurs tout au long de l’élaboration de ce travail a été de vous donner à vous, étudiants, professeurs, cadres d’entreprise ou citoyens curieux, les clefs de lecture de ce monde contemporain et des enjeux de celui de demain. Les cartes (indispensables selon moi pour placer des situations dans une perspective territoriale) qui accompagnent certains articles, mettent en évidence les grands défis planétaires, les tensions qu’ils créent mais également les synergies qui sont à l’œuvre. Elles permettent d’effectuer un rapide diagnostic des principales problématiques actuelles. Géopolitiquement vôtre ! Jean-François Fiorina SOMMAIRE A Acteur (voir Géopolitique, Gouvernance mondiale) Action humanitaire............................................................ 11 Adaptation (voir Changement climatique, Risque) Afrique.......................................................................... 12 Agriculture..................................................................... 22 Alimentation.................................................................. 25 Allemagne..................................................................... 34 Alliance......................................................................... 37 Altermondialisme............................................................. 38 Amazonie...................................................................... 40 Aménagement du territoire................................................... 43 Amérique du Nord............................................................. 44 Amérique latine................................................................ 47 Antarctique.................................................................... 56 Anthropocène................................................................. 58 Antimonde..................................................................... 58 Arctique....................................................................... 59 Armement..................................................................... 62 Asie............................................................................ 65 Avantages comparatifs......................................................... 75 Axe 75 B Balkanisation................................................................... Bidonville....................................................................... Biens collectifs, biens communs............................................... 76 76 77 Biens publics mondiaux....................................................... 79 Bilatéralisme (voir Gouvernance mondiale) Biodiversité.................................................................... 80 Brésil........................................................................... 82 Brexit.......................................................................... 85 C Câbles (voir Cyberespace) Cairns (groupe de)............................................................. 86 Camp........................................................................... 87 Capitalisme.................................................................... 87 Caraïbe......................................................................... 90 Carte........................................................................... 93 Caudillisme.................................................................... 95 Centre/Périphérie............................................................. 95 Changement climatique....................................................... 96 Chaos.......................................................................... 99 Chine........................................................................... 99 Civilisation.................................................................... 102 Classe moyenne.............................................................. 104 4 Club (voir Gouvernance mondiale) Cluster (voir Territoire productif) Collapsologie................................................................. 106 Colonisation/Décolonisation................................................. 106 Commerce équitable.......................................................... 116 Commerce international...................................................... 118 Commonwealth................................................................. 121 Communauté internationale (voir Gouvernance mondiale) Compétitivité.................................................................. 121 Complexe militaro-industriel................................................. 121 Complotisme.................................................................. 122 Concurrence................................................................... 124 Conflit.......................................................................... 126 Consensus de Pékin........................................................... 128 Consensus de Washington.................................................... 128 Contestation (espace de la) (voir Espaces publics) Continent...................................................................... 128 Contrainte..................................................................... 129 Convention de Montego Bay (voir Droit international, Espaces maritimes, ZEE) Corridor........................................................................ 129 Criminalité.................................................................... 129 Crise........................................................................... 131 Croissance..................................................................... 132 Cryptomonnaie (voir Monnaie) Culture........................................................................ 140 Cyberdéfense (voir Cyberespace, Défense) Cyberespace................................................................... 141 D Davos (Forum économique mondial de)...................................... Décolonisation (voir Colonisation/Décolonisation) Défense........................................................................ 149 149 Délocalisation (voir Désindustrialisation) Démocratie.................................................................... 151 Démondialisation............................................................. 151 Déprise......................................................................... 152 Désarmement.................................................................. 152 Désindustrialisation, délocalisation.......................................... 154 Désordre mondial (voir Ordre mondial) Déterminisme................................................................. 156 Détroits (voir Espaces maritimes) Développement, développement durable..................................... 156 Diaspora (voir Mobilités) Diplomatie..................................................................... 165 Discontinuité.................................................................. 165 Dissuasion (voir Défense, Guerre/Paix, Nucléaire) Distance....................................................................... 165 District industriel (voir Territoire productif) Dividende démographique.................................................... 166 5 Division internationale des processus productifs (voir Division internationale du travail) Division internationale du travail............................................ 166 Djihadisme (voir Islamisme, Terrorisme) Doctrine Monroe (voir États-Unis) Droit international............................................................ 166 Dumping....................................................................... 168 Dynamiques.................................................................. 168 E Échanges internationaux...................................................... 169 Échelle......................................................................... 179 Échiquier mondial............................................................. 179 Économie informelle......................................................... 180 Économie numérique......................................................... 181 Émergence..................................................................... 183 Empire........................................................................ 186 Énergie......................................................................... 196 Entreprise..................................................................... 206 Environnement................................................................ 215 Espace extra-atmosphérique................................................. 224 Espaces maritimes............................................................ 226 Espaces publics............................................................... 237 Espace vital (voir Géopolitique) État 240 État autoproclamé ou quasi-État............................................. 240 État fragile ou failli........................................................... 240 État-nation..................................................................... 241 État-providence............................................................... 243 États-Unis..................................................................... 244 Europe........................................................................ 255 F Fédéralisme................................................................... Finance....................................................................... Finance islamique............................................................ 265 265 276 Fragmentation................................................................ 278 France......................................................................... 279 Front pionnier................................................................ 289 Frontière...................................................................... 289 G Gated communities (voir Fragmentation) Génocide...................................................................... 298 Genre......................................................................... 299 Gentrification................................................................. 300 Géoéconomie................................................................. 300 Géopolitique.................................................................. 301 Géostratégie.................................................................. 310 Golfe Persique................................................................. 311 Gouvernance mondiale....................................................... 321 Grand Jeu (voir Asie, Moyen-Orient) Guerre/Paix................................................................... 330 6 Sommaire Guerre civile (voir Guerre/Paix) Guerre économique........................................................... 341 Guerre froide................................................................. 343 Guerre irrégulière (voir Guerre/Paix) Guérilla (voir Guerre/Paix) H Hard power (voir Puissance) Heartland (voir Géopolitique) Hedge funds (voir Finance, Planète financière) Hégémonie.................................................................... 346 Hub 346 Hydropolitique............................................................... 346 I Identité........................................................................ 347 Île, insularité.................................................................. 349 Immigré (voir Mobilités) Impérialisme.................................................................. 351 Inde........................................................................... 352 Indopacifique................................................................. 355 Inégalités..................................................................... 359 Influence (voir Puissance) Ingérence...................................................................... 361 Innovation..................................................................... 361 Intégration régionale......................................................... 364 Intelligence économique..................................................... 366 Interface...................................................................... 366 Internationalisation.......................................................... 366 Investissements à l’étranger.................................................. 367 Irrédentisme.................................................................. 368 Islamisme..................................................................... 369 J Japon.......................................................................... 370 Justice environnementale.................................................... 373 Justice spatiale................................................................ 373 K Kosovo........................................................................ 373 Kurdistan..................................................................... 375 L Laïcité......................................................................... 378 Lanceur d’alerte.............................................................. 378 Land grabbing................................................................. 378 Langues diplomatiques...................................................... 380 Limite Nord/Sud.............................................................. 381 Littoral........................................................................ 382 Logistique.................................................................... 382 M Malédiction des ressources (voir Développement) Marge......................................................................... 382 Matières premières........................................................... 383 Médias........................................................................ 386 7 Méditerranée(s)............................................................... 388 Mégalopole (voir Métropole, ville globale) Mégapole (voir Métropole, ville globale) Mémoire...................................................................... 396 Mer de Chine (voir Espaces maritimes) Métropole, ville globale....................................................... 397 Microcrédit................................................................... 399 Migrations internationales (voir Mobilités) Minilatéralisme (voir Gouvernance mondiale) Minorité....................................................................... 399 Mobilités...................................................................... 401 Modèle......................................................................... 411 Modèle productif.............................................................. 411 Monde polycentrique/Monde multipolaire (voir Ordre mondial, Gouvernance mondiale, Pôle) Mondialisation................................................................ 413 Monnaie et politique monétaire.............................................. 421 Moyen-Orient................................................................. 429 Multiculturalisme (voir Minorités) Multilatéralisme (voir Gouvernance mondiale) Mur (voir Frontière) N Nationalisme................................................................. 439 Néolibéralisme................................................................ 441 New Space (voir Espace extra-atmosphérique) Non-lieu....................................................................... 442 Nouvel ordre mondial (voir Ordre mondial) Nouvelles routes de la soie................................................... 443 Nucléaire..................................................................... 446 O Occident...................................................................... 449 OCDE (voir Gouvernance mondiale) Offshore....................................................................... 450 OMC (voir Gouvernance mondiale) ONG........................................................................... 450 ONU (voir Gouvernance mondiale) OPEP........................................................................... 451 Ordre/Désordre mondial..................................................... 452 Organisation internationale.................................................. 453 OTAN......................................................................... 454 P PAC 456 Paix (voir Guerre) Paix économique............................................................. 458 Paradis fiscaux (voir Antimonde, Planète financière) Patrimoine..................................................................... 461 Pauvreté...................................................................... 462 Pavillon de complaisance (voir Antimonde) Pax Americana................................................................ 463 Pensée économique.......................................................... 464 8 Sommaire « Péril jaune ».................................................................. 471 Périphérie (voir Centre) Piraterie (voir Espaces maritimes) Pivot (voir Géopolitique) Planétarisation............................................................... 473 Planète financière............................................................ 473 Pôle, polarisation............................................................. 475 Politique d’ajustement structurel (voir Néolibéralisme, Suds) Politique monétaire (voir Monnaie) Polylatéralisme (voir Gouvernance mondiale) Population.................................................................... 475 Populisme.................................................................... 478 Pouvoir (voir Puissance, Territoire) Printemps arabes............................................................. 479 Prospective (voir Géopolitique) Protectionnisme (voir Échanges internationaux) Puissance..................................................................... 481 Q Quasi-État (voir État autoproclamé) R Racisme....................................................................... 484 RCEP (voir Échanges internationaux, Intégration régionale, Mondialisation) Réforme agraire.............................................................. 485 Réfugiés (voir Mobilités) Régime autoritaire............................................................ 485 Régionalisation (voir Intégration régionale) Régionalisme (voir Intégration régionale) Régulation (voir Altermondialisme, Biens collectifs, biens communs, Biens publics mondiaux, Gouvernance mondiale, Finance) Réindustrialisation, relocalisation........................................... 487 Relations internationales..................................................... 490 Religions...................................................................... 490 Renseignement............................................................... 499 Représentation............................................................... 501 Réseaux....................................................................... 501 Réseaux sociaux (voir Réseaux) Résilience (voir Risque) Ressource (voir Environnement) Richesse....................................................................... 502 Rimland (voir Géopolitique) Risque......................................................................... 503 Rural, ruralité.................................................................. 512 Russie.......................................................................... 513 S Sahel.......................................................................... 523 Salafisme (voir Islamisme) Sanction...................................................................... 527 Santé.......................................................................... 527 Science politique............................................................. 530 9 SDN............................................................................ 531 Sécurité....................................................................... 532 Sécurité alimentaire (voir Alimentation) Sécurité économique......................................................... 532 Ségrégation................................................................... 533 Séparatisme................................................................... 533 Shadow banking (voir Finance) Sharp power (voir Puissance) Smart city (voir Métropole, ville globale) Smart power (voir Puissance) SMI 534 Soft power (voir Puissance) Souveraineté nationale....................................................... 536 Souveraineté numérique (voir Cyberespace) Sport.......................................................................... 537 Stratégie...................................................................... 539 Suds........................................................................... 539 Syndicalisme.................................................................. 541 Système productif............................................................ 542 Système westphalien......................................................... 546 T Terres rares (voir Environnement, Matières premières) Territoire...................................................................... 547 Territoire productif........................................................... 548 Terrorisme..................................................................... 551 Thalassocratie................................................................ 554 Think tank..................................................................... 554 Tiers-monde (voir Suds) Totalitarisme................................................................. 554 Toyotisme (voir Modèle productif) Transition (voir Développement, développement durable) Transition énergétique (voir Développement, développement durable, Énergie, Territoire productif) Transnational................................................................. 556 Triade......................................................................... 557 Triangle de croissance........................................................ 557 U Ubérisation................................................................... 559 UE 560 V Vaccin (voir Santé) Ville globale (voir Métropole) Vulnérabilité (voir Risque) Z ZEE 563 Zone blanche................................................................. 566 Zone franche.................................................................. 566 Zone grise (voir Antimonde) 10 Action humanitaire A Action humanitaire L’action humanitaire, au sens strict, vise à sauver et préserver la vie et la dignité de personnes victimes d’un conflit ou d’une catastrophe. Dans un sens plus large, elle comprend des opérations de prévention et de développement. Les principes fondamentaux de l’action humanitaire sont l’indépendance, la neutralité et l’impartialité. Cette action est portée par des organisations humanitaires, nationales ou internationales, qui connaissent un important développement dans les années 1990. Une des plus importantes est le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), créé en 1863 à Genève et à l’origine des conventions de Genève. Il dispose d’une présence permanente dans plus de 60 pays. Avec la fin de la guerre froide et le début de la guerre contre le terro- risme (2001), l’action humanitaire devient plus complexe et est marquée par une politisation et une militarisation de l’aide, remettant en cause la notion « d’espace humanitaire » théorisée par Rony Brauman, président de l’ONG Médecins sans frontières de 1982 à 1994. Il s’agit d’un espace de liberté d’intervention civile, caractérisée par certains principes et normes, notamment l’action impartiale et non politisée. Une difficulté majeure de l’action humanitaire est donc celle de son instrumentalisation par les États et les bailleurs de fonds. Même sans cette instrumentalisation, en interve- nant dans les zones de conflits, ces organisations deviennent de fait des acteurs de ces conflits. Par exemple, les organisations de secours peuvent être attaquées par les combattants ou alors décharger les belligérants de leurs obligations sociales, ce qui peut paradoxalement alimenter ou pro- longer les guerres. Cette politisation de l’action humanitaire se traduit par la notion de diplomatie humanitaire, théorisée dans les années 2000 et qui correspond à l’ensemble des actions et négociations entre gouvernements et ONG humanitaires pour persuader les décideurs d’agir, de coordonner les actions, mettre en sécurité les civils lors des conflits. L’idée de diploma- tie humanitaire est paradoxale eu égard au principe de neutralité. Elle peut être menée par des États qui veulent s’affirmer sur la scène régionale et internationale comme le Qatar ou la Turquie (un des principaux donateurs de la planète). L’action humanitaire de cette dernière en Syrie, mais aussi en Afrique et en Asie lui offre de nouvelles opportunités de développement et de coopération. Voir aussi Conflit — Gouvernance mondiale — ONG 11 Afrique Avec 20 % des terres émergées de la planète, la superficie du continent équivaut à l’addition de celles de la plupart des grandes puissances mon- diales. Depuis 2000, l’Afrique est le seul continent dont la part dans la démographie planétaire augmente significativement. Longtemps négligés et marginalisés, les territoires africains, éminemment pluriels, possèdent un potentiel naturel, humain, économique et culturel ainsi qu’une capacité d’adaptation leur permettant d’opérer des transformations majeures. O Héritage historique Jusqu’à une période récente, cette histoire n’était pas envisagée dans sa globalité. Les Européens ont ainsi détaché l’étude de la civilisation égyp- tienne de celle du reste du continent ou encore séparé l’analyse des évolu- tions de l’Afrique du Nord de celles de l’Afrique subsaharienne, livrant une histoire fragmentée qui bien souvent commençait à la traite ou à la période coloniale. Or, les territoires africains possèdent un passé prestigieux mais méconnu. Ainsi, le Sahara est l’une des premières régions d’Afrique à être entrée dans la période néolithique. En outre, ces territoires sont très tôt connectés au système-monde. Au Moyen Âge, les royaumes d’Afrique de l’Ouest, comme le royaume de Ghana à son apogée au xie siècle, sont à la tête d’un commerce transsaharien qui leur apporte richesse et puissance. La ville de Tombouctou, capitale de l’empire du Mali puis de l’Empire songhaï entre le xiiie et le xvie siècle, échangeait avec l’Afrique du Nord jusqu’en Andalousie et vers l’est jusqu’en Chine. Le royaume du Zimbabwe puis le Monomotapa tirent leur puissance, entre le xiiie et le xviiie siècle, d’un commerce internationalisé du bronze, de l’or, du cuivre et de l’ivoire avec le Yémen, l’Inde et l’Indonésie, qui envoient en Afrique céramiques, perles de verre, puis textiles. À partir du xvie siècle, les Portugais essaient de s’immiscer dans ce système-monde de l’océan Indien, en créant des comptoirs sur la côte swahilie. Ce sont également les Portugais qui lancent le système de traite atlantique qui s’ajoute au système de la traite arabe préexistant. La période de la traite et de la colonisation constitue une rupture dans l’histoire africaine, en transformant aussi bien la géographie économique que les cadres politiques du continent. Les sociétés côtières ont gagné en puissance (marginalisant les axes transsahariens), mais au prix d’une dépendance croissante de la demande externe en hommes puis en matières 12 Afrique - Afrique A premières. D’un point de vue politique, les colonisateurs ont tracé les fron- tières contemporaines du continent sans tenir compte ni des réalités poli- tiques, ni de la mosaïque culturelle et sociale locale. Même si la conférence de Berlin de 1884 n’est pas un partage pur et simple du continent, mais la définition de règles de bonne entente, de lois à respecter pour s’appro- prier un territoire, elle a ouvert la voie à la colonisation massive du terri- toire. En classant les populations en ethnies, sur des critères culturels et linguistiques, les colonisateurs ont souvent contribué à diviser les groupes sociaux pour légitimer leur pouvoir. Les conséquences humaines de cette période de traite et de colonisation, qui selon les historiens africains n’a finalement constitué qu’une parenthèse brève de leur histoire, sont consi- dérables. La traite engendre une saignée démographique sans précédent (11 millions pour la traite atlantique entre 1450 et 1869). De plus, l’exemple sud-africain souligne l’importance des pratiques ségrégatives imposées par les colonisateurs, dont les héritages pèsent encore aujourd’hui. Territoire disputé entre colons néerlandais (les Boers) et colonisateurs britanniques, le pays devient indépendant en 1910 au profit des seuls Blancs. Point d’orgue des pratiques ségrégationnistes, l’apartheid est proclamé comme principe de gouvernement en 1947. Des quartiers entiers sont détruits pour séparer districts blancs, coloured (métis), indiens et noirs. Même après le renversement du régime par Nelson Mandela en 1994, la « nation arc- en-ciel » peine à émerger. Néanmoins, depuis les indépendances, les processus de construction étatique s’ancrent dans le temps long et les États africains peuvent écrire à nouveau leur propre histoire. Ainsi, entre 1957 et 1975, 40 des 54 États que compte aujourd’hui l’Afrique deviennent indépendants, le plus sou- vent de façon pacifique. Plusieurs éléments permettent alors l’affirmation des territoires africains. Tout d’abord, l’OUA adopte le principe d’intan- gibilité des frontières africaines en 1964, principe respecté depuis lors, puisqu’en dehors de l’Érythrée, du Soudan et du Sahara occidental, aucune frontière n’a été contestée et aucun nouveau tracé n’a été mis en place. La fin de la colonisation signifie également la renaissance du panafrica- nisme, né des mouvements antiesclavagistes de la fin du xixe siècle. Le mouvement est alors porté par le président du Ghana N’Krumah et par son homologue kenyan Jomo Kenyatta. Sa dimension est moins politique, du fait du nationalisme croissant des nouveaux États indépendants, que culturelle ou sportive (la Coupe d’Afrique des nations est un événement continental extrêmement populaire). L’affirmation culturelle du continent africain conduit les États à se réapproprier leur histoire. Avec « l’année du 13 retour » déclarée en 2019, le Ghana espère inciter les Afro-Américains à venir découvrir leurs origines en tant que touristes, mais aussi encoura- ger l’installation permanente dans ce pays en forte croissance. Le Sénégal a inauguré, en décembre 2018, le Musée des civilisations noires, donnant corps à un projet « panafricain » lancé par le premier Président Léopold Sédar Senghor. Cette réalisation donne sens à la demande de restitu- tions de leurs œuvres d’art, spoliées durant la colonisation, formulée par un grand nombre de pays africains. Le panafricanisme prend enfin au xxie siècle une dimension économique, grâce à l’Union Africaine (UA) qui s’est substituée en 2002 à l’OUA. La transformation en 2018 du NEPAD, en Agence de développement de l’Union africaine (AUDA) devrait renforcer l’efficacité d’une institution créée en 2001. L’UA a en outre lancé en 2016 le projet d’un passeport africain afin de promouvoir la libre-circulation à l’échelle du continent et favoriser la mobilité des compétences sur le mar- ché du travail ainsi que le développement du tourisme. La promotion des migrations constitue un enjeu majeur pour l’Afrique : 53 % des migrants intercontinentaux émigrent à l’intérieur du continent et les envois de fonds des migrants représentent plus de la moitié des apports de capitaux privés du continent. Toutefois, le processus de ratification du projet de passeport se heurte encore à une certaine réticence des États, en lien avec la ques- tion du contrôle des migrations et des risques sanitaires. L’UA a enfin créé en 2021 une Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA), dont le siège sera à Accra, afin de favoriser l’intégration économique continen- tale. Cette dynamique nouvelle se superpose aux dynamiques d’intégra- tion régionales où des réformes complexes sont en cours, comme au sein de l’UEMOA et de la CEDEAO avec le remplacement du franc CFA par l’eco. OOLes défis africains Le premier défi est démographique. Entre 1980 et 2018, la population africaine est passée de 476,4 millions à 1,3 milliard d’individus. Selon les projections des Nations unies, la population du continent pourrait atteindre 4,3 milliards en 2100. La rapidité et l’ampleur de ces mutations démographiques sont sans précédent et auront des implications majeures sur les rapports de force démographiques globaux. Six des dix pays qui contribueront le plus à la croissance démographique mondiale d’ici 2050 seront africains : le Nigeria, la République démocratique du Congo, l’Éthio- pie, la République unie de Tanzanie, l’Égypte et l’Ouganda. Néanmoins, les projections ne constituent qu’un des scénarios possibles, les pays africains ayant montré qu’ils ne suivaient pas nécessairement le modèle classique 14 Afrique - Afrique A de la transition démographique. Ainsi, en Égypte et en Algérie les taux de fécondité remontent sensiblement après avoir fortement baissé. Quoi qu’il en soit, la situation actuelle des pays d’Afrique subsaharienne interroge la notion de dividende démographique. Dans beaucoup de pays sahéliens, où la baisse du taux de fécondité est quasi nulle, le dividende démographique est en réalité un défi difficile à relever : si la création d’emplois ne suit pas la croissance de la population, les espoirs de développement risquent de rester vains. Le défi démographique se transforme en défi alimentaire avec une persistance des famines et de la malnutrition. Conséquence de la croissance démographique, l’urbanisation rapide constitue le deuxième défi majeur de l’Afrique et des Africains. Elle entraîne l’émergence de milliers de villes petites et intermédiaires, ainsi que l’affirmation de mégapoles qui se hissent aux premiers rangs des classe- ments mondiaux relatifs au nombre d’habitants. Kinshasa, Abidjan, Dakar constituent avec Paris les plus grandes agglomérations francophones du monde, Lagos et Johannesbourg parmi les dix plus grandes agglomérations anglophones. Cette urbanisation inédite offre des opportunités, mais pose également de nombreux défis : étalement urbain au détriment des espaces ruraux, manque de logements décents, mobilités difficiles du fait de l’in- suffisance des infrastructures et de la faiblesse des réseaux collectifs. La pression démographique dans les zones urbaines côtières pose la ques- tion de la vulnérabilité au changement climatique. Trois villes africaines (Alexandrie, Lagos et Abidjan) font ainsi partie des vingt agglomérations les plus menacées au monde par la montée des eaux. Enfin, l’urbanisa- tion rapide pose la question du manque d’emplois. Les perspectives éco- nomiques de la jeunesse africaine sont relativement sombres, y compris pour ceux qui ont la chance d’accéder à l’enseignement supérieur. Dans ce contexte, la part du secteur de l’informel dans le PIB reste prépondérante (plus de 40 % au Sénégal) et dans certains pays jusqu’à 90 % des jeunes travaillent dans ce secteur pour échapper au chômage : les seules alterna- tives semblent être alors la migration ou le recrutement par des milices ou groupes armés afin d’obtenir un statut social. L’instabilité et la violence constituent également un défi majeur pour certains États. Si l’Afrique a souffert de conflits meurtriers après les indé- pendances, si les soldats de l’UA ou ceux de l’ONU sont toujours mobilisés dans plusieurs pays africains, le nombre de conflits armés tend à se réduire. Cependant la nature de la violence se transforme et devient plus complexe, impliquant de nouveaux acteurs (groupes rebelles et extrémistes) depuis la fin des années 2000. L’extension de l’influence des mouvements 15 djihadistes en Afrique (comme Boko Haram autour du lac Tchad, AQMI au Sahel, al-Chabab en Somalie), superposée à une accumulation de conflits locaux, menace l’existence même de certains États. Ces conflits armés ne concernent pas toute l’Afrique. Ils s’étendent sur deux axes principaux allant, pour le premier, du Mali à la Somalie en passant par le Nigeria, et pour le deuxième, de la Libye à la République démocratique du Congo en passant par le Soudan. Cette répartition recoupe la géographie des États dits fragiles. Ces conflits entraînent des flux de déplacés (27 millions) et de réfugiés (7 millions de personnes ont fui leur pays vers un autre pays du continent) qu’il faut accueillir dans des camps comme celui de Dadaab au Kenya, le plus grand du monde. En outre, la violence politique (émeutes, violence envers la population civile…) s’est accrue, notamment dans les espaces urbains, en lien avec la hausse des revendications politiques comme en 2019 en Algérie, au Soudan, ou en Égypte, en 2020 à Lagos. Enfin la violence est liée au fait que l’Afrique soit inscrite dans les flux du crime globalisé : trafic de drogues, d’armes, d’organes, d’animaux, de matières premières, etc. Dans tous les cas, la violence et la dégradation sécuritaire renvoient à l’absence de réponse des États face au défi de la pauvreté et au sentiment d’exclusion d’une partie des populations. Boko Haram s’adresse ainsi loca- lement à des populations pauvres et marginalisées qui nourrissent de profondes rancœurs à l’égard des structures politiques étatiques ou des chefferies traditionnelles. Alors que dans son ensemble l’Afrique a enre- gistré une diminution sensible du taux d’extrême pauvreté au cours des dernières décennies (la proportion de personnes vivant avec moins de 1,90 dollar par jour est passée de plus de 47 % de la population en 1985 à 39 % en 2017 selon l’AFD), elle abrite la majorité des pauvres de la pla- nète (60 % contre 25 % en 1990). Surtout, les progrès dans la réduction de l’extrême pauvreté se répartissent de manière très disparate sur le continent. Les régions d’Afrique centrale, du golfe de Guinée et de l’océan Indien (Mozambique, Madagascar) connaissent les taux de pauvreté les plus élevés. Néanmoins, les politiques de réduction de la pauvreté menées par l’ONU dans le cadre des OMD puis des ODD, les ONG ou les États, ont permis l’amélioration des conditions de vie des populations, en particulier sur le plan sanitaire. La tendance est à l’amélioration de la santé infantile, maternelle et à la réduction des maladies transmissibles et infectieuses. L’Afrique a pu bénéficier des progrès de la médecine et de l’immunologie et accéder aux traitements et vaccins mis au point par les pays développés. La pandémie de la Covid-19 a par ailleurs démontré qu’une large majorité 16 Afrique - Afrique A des pays du continent étaient prête à réagir fortement et rapidement face à l’apparition de nouveaux virus, notamment via des mesures préventives précoces comme la limitation des voyages et l’établissement de couvre- feux. Le continent continue cependant d’abriter des maladies endémiques liées à sa situation géographique et à ses conditions climatiques comme la schistosomiase, la maladie du sommeil ou le paludisme. Les pays les plus touchés par ces maladies tropicales sont les pays sahéliens et d’Afrique centrale ou encore l’Éthiopie, le Mozambique et Madagascar, qui sont éga- lement des pays caractérisés par le manque d’hôpitaux, l’indisponibilité de médicaments abordables et les pénuries de personnel qualifié. O Trajectoires économiques africaines Depuis les années 1960, le paradigme du développement imprègne non seulement les grands acteurs internationaux mais également les acteurs politiques nationaux. L’ouvrage de 1962 de Rostow Les Étapes de la crois- sance économique, décrivant cinq phases, menant des sociétés tradition- nelles à l’ère de la consommation de masse, en passant par le décollage, a eu, et conserve, en dépit des critiques sur la linéarité et la transférabilité du modèle, une profonde influence en Afrique. Or, les trajectoires africaines échappent bien souvent aux modèles. Les politiques de développement engagées dans les années 1960 ont essayé de financer l’industrialisation par l’exportation de matières premières agricoles et minières. L’essor des cultures de rente introduites à l’époque coloniale (café, cacao, arachide, coton, etc.) a permis un début de diffusion des acquis de la révolution verte et d’intensification des cultures. L’exploitation des ressources minérales entamée en contexte colonial s’est poursuivie. Les revenus ainsi dégagés, complétés par des emprunts, ont permis de suivre les modèles de l’indus- trialisation par substitution des importations (Afrique du Sud, Nigeria, Côte d’Ivoire, Sénégal…) ou par l’industrie lourde (Algérie), avec des résultats iné- gaux et dans l’ensemble décevants qui impliquent souvent un endettement massif des États qui entrent en crise dans les décennies 1980-1990. Mais si le décollage espéré n’a pas eu lieu dans les années 1960-1970, le supercycle des matières premières au début du xxie siècle, ainsi que l’attractivité croissante du continent pour les puissances étrangères et leurs FTN, semblent marquer le début du décollage tant attendu, au point que certains observateurs parlent d’émergence pour le continent qui dispose de nombreux atouts. La première richesse réside dans les ressources naturelles du sous-sol : deuxième région exportatrice de pétrole après le Moyen-Orient, 10 % des réserves mondiales de gaz sans compter les nouvelles découvertes en 17 ZOOM Un continent perçu comme un espace d’opportunités pour de nouveaux acteurs Depuis le début du xxie siècle, la Chine, l’Inde, la Turquie, le Qatar, les EAU, le Brésil, Israël viennent concurrencer les anciennes puissances coloniales sur le terrain africain. Ainsi la Turquie a quadruplé son nombre d’ambassades sur le continent, a ouvert une soixantaine de destinations africaines à sa compagnie aérienne Turkish Airlines. Les investisseurs saoudiens et émiratis développent des coopérations agricoles avec l’Éthiopie, le Sénégal, la Mauritanie, le Mali ou l’Angola. Après avoir mul- tiplié par huit ses échanges commerciaux avec l’Afrique entre 2001 et 2017, l’Inde est désormais un partenaire indispensable pour nombre de pays. Enfin, la part de la Chine dans les exportations africaines est pas- sée de 3 à 14 % entre 2000 et 2018 et le géant asiatique concentre 16 % des importations du continent. Le continent s’inscrit dans le projet des nouvelles routes de la soie lancé en 2013. Djibouti, où la Chine possède sa première base militaire à l’étranger depuis 2017, constitue une escale majeure des routes de la soie maritime, ainsi qu’une plateforme éco- nomique majeure qui ouvre sur l’ensemble du marché est-africain (les Chinois ont d’ailleurs financé la voie ferrée Djibouti-Addis-Abeba). Si ce nouvel attrait du continent africain s’explique par les opportunités économiques qu’il offre, les nouveaux acteurs convoitent également le continent pour des raisons stratégiques. L’Afrique compte plus du quart des États membres de l’ONU et constitue pour la Chine, le Japon ou Israël une réserve de voix susceptible de défendre leurs intérêts. Afrique de l’Est, un tiers des réserves minières avec un quasi-monopole sur des ressources rares comme le platine, le cobalt ou le phosphate. Le marché intérieur, en forte augmentation, peut en outre constituer une source de débouchés pour les productions africaines notamment agricoles. Enfin, le boom de la téléphonie mobile depuis 2000 (même si celui-ci est à relativi- ser puisque tous les abonnés enregistrés ne disposent pas d’un smartphone, et que beaucoup se contentent d’un appareil basique et ne peuvent parfois que recevoir des appels) nourrit l’espoir d’un « leapfrog » ou développe- ment par saut technologique. Toutefois, le continent présente des obstacles au développement : dépendance aux matières premières qui empêche la montée en gamme, coût souvent élevé de la production du fait d’infrastruc- tures de transport déficientes, faible électrification, prix élevé du crédit et des services, ou encore le poids des flux financiers illicites (FFI). Selon le 18 Afrique - Afrique A rapport 2020 de la CNUCED sur le développement économique en Afrique, ces flux représentent 3,7 % du PIB de l’Afrique. Les FFI liées à l’exportation de produits extractifs sont la principale composante de la fuite illicite de capitaux hors d’Afrique, limitant les capacités d’investissements des pays dans l’éducation, la santé ou les appareils productifs. En réalité, cet immense continent, loin d’être uniforme, se caracté- rise par une grande diversité de situations et de dynamiques. Dix pays africains se distinguent par l’importance de leurs économies : le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Égypte, l’A lgérie, l’Angola, le Maroc, le Kenya, l’Éthiopie, le Ghana et la République unie de Tanzanie. En 2019, cinq villes (Le Cap, Lagos, Johannesbourg, Nairobi et Le Caire) accueillent près de la moitié des start-up du continent. À l’inverse, parmi les 30 pays du monde avec les niveaux de PIB les plus bas, 20 sont africains : leur PIB cumulé représente l’équivalent du PIB du Maroc. La santé économique des pays africains les plus riches détermine la trajectoire globale du continent. Ainsi, le ralen- tissement observé au Nigeria, en Algérie et en Angola après la chute des cours du pétrole en 2014 ou la faiblesse de la croissance de l’Afrique du Sud depuis la crise financière de 2009, explique en grande partie les moindres performances du continent sur la période récente. Au-delà des tendances globales, les différents pays expérimentent des stratégies de développement extrêmement diverses. Le Nigeria tente de diminuer sa dépendance au pétrole en développant des activités finan- cières, technologiques ou les industries créatives. Avec environ 2 000 films produits chaque année, Nollywood est devenue la deuxième industrie cinématographique au monde après celle de l’Inde. Le cinéma nigérian représente aujourd’hui près de 2 % du PIB national et 300 000 emplois directs. Le Maroc développe une stratégie d’investissements dans les pays d’Afrique subsaharienne. Il y investit désormais plus que des pays comme la France ou le Royaume-Uni. Les banques marocaine (Attijariwafa Bank) et nigériane (United Bank of Africa) multiplient les filiales dans d’autres pays d’Afrique. L’Éthiopie, classée parmi les pays les moins avancés (PMA) suit une trajectoire semblable à celle des pays asiatiques au xxe siècle, en profitant du faible coût de sa main-d’œuvre pour essayer de devenir l’atelier du monde dans le secteur du textile-habillement. Elle multiplie les projets de parcs industriels. D’autres pays essaient des voies de développement plus spécifiquement africaines comme le Sénégal, qui, dans le domaine de la santé, essaie de combiner médecine moderne et pharmacopée tradition- nelle. Il est également un pays pilote d’une trajectoire agricole africaine, délaissant le modèle productiviste occidental. Le pays a d’ailleurs fait de 19 l’agroécologie (associations de cultures, association agriculture-élevage, petite mécanisation, développement de filières de qualité), l’un des cinq axes du Plan Sénégal émergent 2015-2019. Plus généralement, beaucoup de territoires africains développent une économie du recyclage et de la fru- galité adaptée aux consommateurs locaux. Un autre regard GÉOPOLITIQUE Femmes africaines engagées Alors que leurs droits élémentaires sont loin d’être respectés (les chiffres sur les mariages précoces et forcés, les mutilations génitales et la mortalité maternelle le prouvent), les Africaines apparaissent comme des actrices clés du développement économique du pays. Leur taux de participation au marché du travail est de 55 %, soit un niveau supérieur à celui observé dans les pays les plus avancés (53 %). Les femmes jouent un rôle essentiel dans l’économie agricole. Elles pro- duisent 80 % des denrées alimentaires, alors qu’elles ne possèdent que 15 % des terres. Les femmes sont également nombreuses à créer leur entreprise (24 %), alors qu’elles ont encore peu accès à l’ensemble des crédits. Elles s’engagent en politique : au Liberia, l’économiste Ellen Johnson-Sirleaf a été présidente de la République entre 2006 et 2018 et l’Éthiopie a une femme à sa tête depuis 2018, Sahle-Work Zewde. En Éthiopie, en Namibie, en Afrique du Sud ou au Sénégal, la proportion de femmes au Parlement est supérieure à celle de cer- taines démocraties occidentales. On compte même 61 % de députées au Rwanda ! Elles sont également artistes et engagées comme la réa- lisatrice franco-sénégalaise Mati Diop, qui a revisité à travers ses pro- ductions cinématographiques le thème des migrations, ou encore la chanteuse malienne Inna Modja, qui est la vedette du documentaire de l’Australien Jared P. Scott The Great Green Wall, sur le projet de grande muraille verte entre Dakar et Djibouti, afin de freiner l’avancée du désert. Enfin la caricaturiste tunisienne Nadia Khiari, membre du réseau international de dessinateurs de presse, Cartooning for Peace, a créé en 2011 sur les réseaux sociaux Willis from Tunis, chat satirique qui décrypte l’actualité tunisienne, africaine et mondiale. Une belle leçon de géopolitique… 20 Afrique - Afrique A Géopolitique de l’Afrique Europe N ALGÉRIE 15,4 % Alexandrie MAROC Afrique du Nord Asie- Le Caire Moyen-Orient LIBYE % 1,5 Sahara ÉGYPTE 5 % occ. MALI Khartoum NIGER SOUDAN NIGERIA Addis Abeba Lagos RCA SOUDAN ÉTHIOPIE SOMALIE DU SUD Abidjan Accra OUGANDA RDC 1,6 Amériques % Kinshasa 7,4 % Océanie TANZANIE Dar es-Salaam Évolution de la population Luanda du continent Milliards d’habitants ANGOLA 4,3 2,5 1,275 69,1 % 2018 2050 2100 Johannesbourg Migrations intra-africaines I. Un continent au centre des AFRIQUE équilibres démographiques mondiaux DU SUD 1 000 km Pays contribuant le plus à la NOM croissance démographique mondiale III. Des dynamiques Principales agglomérations économiques plurielles Destination des migrations en 2017 PIB /hab. en 2019 (en dollars) (en % du total) Plus de 4 000 II. Des dynamiques d’intégration De 1 000 à 4 000 croissantes malgré les conflits Moins de 1 000 Union africaine (périmètre et siège) Bassins extractifs importants CEDEAO SACD Hydrocarbures Siège de la Zone de libre-échange Uranium Phosphates continentale africaine (ZLECAF) Or Diamants Principaux conflits Zones de piraterie Influence de la Chine Sources : L’Atlas des Afriques, Le Monde-La Vie, 2020 ; P. Boniface, H. Védrine, Atlas géopolitique du monde global, Armand Colin, 2020 ; AFD Atlas de l’Afrique AFD, pour un autre regard sur le continent, Armand Colin, 2020 ; Atlas de l’Afrique, Autrement, 2018. 21 Bibliographie – Agence française de développement, Atlas de l’Afrique AFD, pour un autre regard sur le continent, Armand Colin, 2020. – L’Atlas des Afriques, Hors-série Le Monde-La Vie, juillet 2020. – A. Dubresson, G. Magrin, O. Ninot, Atlas de l’Afrique, un continent émergent ?, Autrement, 2018. Voir aussi Alimentation — Agriculture — Conflit — Continent — Criminalité — Développement, développement durable — Économie informelle — Genre — Guerre/Paix — Land grabbing — Malédiction des ressources — Matières premières — Pauvreté — Sahel — Suds — Terrorisme Agriculture L’agriculture désigne un système d’exploitation de la faune et de la flore en vue d’une production issue de la culture d’espèces végétales et de l’élevage. Ces systèmes d’exploitation sont très variés et ont connu des mutations profondes tout au long du xxe siècle avec la deuxième révo- lution agricole, soit le passage d’un système vivrier (autoconsommation de la production qui sert à nourrir celui qui produit) à un système pro- ductiviste, très intensif visant à produire le plus possible à moindre coût. Dans un contexte de croissance démographique et de transition urbaine, de nombreux États, pour assurer leur sécurité alimentaire, ont promu une intensification de l’agriculture mais aussi une extension des sur- faces cultivées (fronts pionniers). Ces révolutions agricoles, qui s’opèrent d’abord aux États-Unis dès le début du xxe siècle, puis en Europe (PAC en 1962) et en Asie (révolutions vertes), s’appuient sur la généralisation de la mécanisation et de la motorisation, l’irrigation, l’utilisation massive des engrais et des produits phytosanitaires chimiques, la sélection et la création de semences à hauts rendements (par exemple la VHR de riz IR8 conçue en 1966) et le hors-sol. La révolution agricole actuelle s’appuie sur les biotechnologies et de nouvelles techniques comme les techniques culturales simplifiées (TCS). Les OGM, issus de la transgénèse et mis en culture depuis 1996, sont au cœur de cette révolution mais sont très débattus et de nombreux moratoires en ont interdit la vente (15 pays de l’UE depuis 2015). Les technologies comme CRISPR-Cas9 (modification 22 Géopolitique de l’agriculture I. Des systèmes agricoles PAC N plus ou moins performants 40 Union européenne Cinq premières puissances à 28 RUSSIE agricoles CANADA 140 Exportations de produits 140 ROY.-UNI 50 agro-alimentaires en 2018 3 ALLEMAGNE 10 (en milliards d’euros) CORÉE DU SUD ÉTATS-UNIS 8 2 FRANCE 50 Pays exportateurs de blé 7 5 6 1 9 Siège des FTN agro- Farm Bill MAROC 1 alimentaires (le numéro ARABIE CHINE correspond au rang mondial) SAOUDITE INDE PHILIPPINES Zone d’agriculture SOUDAN et d’élevage intensifs Zone d’agriculture vivrière 70 SINGAPOUR II. L’agriculture, un levier BRÉSIL de puissance O cé a n O c éan INDONÉSIE Protections et subventions O c éa n I n d i en à l’agriculture 4 At la nt iq u e Paci f i qu e AUSTRALIE Révolutions vertes AFRIQUE DU SUD Groupe de Cairns ARGENTINE Principaux pays investisseurs NOM du land grabbing 1 Nestlé 6 Coca-Cola 2 PepsiCo 7 Mars Principaux pays cibles 3 000 km 3 AB InBev 8 ADM du land grabbing à l’équateur 4 JBS 9 Cargill Bunge Émeutes de la faim 5 Tyson Foods 10 Danone en 2007-2008 Conception : M. Mare d’après S. Abis et P. Blanc, Géopolitique de l’agriculture, Eyrolles, 2020. Afrique - Agriculture 23 A ciblée du matériel génétique d’une cellule), primée par un prix Nobel en chimie en 2020, ou encore la viande in vitro offrent de nouvelles perspec- tives. La maîtrise de ces technologies a permis à quelques pays de devenir des puissances agro-industrielles (États-Unis et UE, mais également des puissances émergentes comme le Brésil, la Chine ou la Russie). Ces pays se livrent une intense compétition sur des marchés agricoles caractérisés par une forte volatilité des prix, liée à la fois à l’évolution de l’offre et la demande, à la conjoncture économique globale, mais aussi à la forte spé- culation. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine a ainsi des impacts sur les prix des denrées agricoles, en particulier le soja. Enfin, les puissances émergentes accusent les puissances historiques de ne pas respecter les règles de libre concurrence en subventionnant leurs agricul- teurs et ont créé le groupe de Cairns en 1986 (19 pays agro-exportateurs) pour contester l’hégémonie européenne et américaine. L’agriculture mondiale est duale, avec des rapports de force inégaux entre des agricultures vivrières souvent familiales, de petite taille (moins de 10 hectares), qui restent majoritaires dans les pays à bas revenus (20 % de la production alimentaire mondiale) et l’agriculture productiviste gérée par de grandes exploitations, intégrée à un puissant système agro- industriel et financiarisée. La concurrence entre les systèmes alimentaires aboutit à des paradoxes. L’Afrique importe 14 % de ses denrées alimen- taires, alors que des opérateurs étrangers viennent s’installer sur le conti- nent pour assurer leur sécurité alimentaire (phénomène de land grabbing). Au Brésil, l’agriculture familiale peine à nourrir les Brésiliens, alors même que le pays est devenu la « ferme du monde ». L’agriculture productiviste est également contestée en raison des pro- blèmes environnementaux et sociaux qu’elle génère : dégradation des sols, pollutions, crises sanitaires, distanciation entre producteurs et consommateurs, faible rémunération des producteurs, perte de biodi- versité, déforestation, etc. De nombreux acteurs s’inscrivent alors dans le modèle de l’agriculture durable. Celle-ci repose sur une production qui respecte les limites écologiques de l’exploitation, économiquement ren- table et capable de fournir suffisamment de nourriture de bonne qua- lité, tout en assurant des revenus aux agriculteurs. Au sein de celle-ci, on distingue ceux qui misent sur les nouvelles technologies permettant de s’affranchir des conditions naturelles (agriculture de précision, fermes urbaines hors-sol) et ceux qui souhaitent une reterritorialisation de l’agriculture (terroir, agro-écologie). L’agriculture biologique, qui exclut l’usage des produits chimiques de synthèse et des OGM et limite l’emploi 24 Agriculture - Alimentation A d’intrants, connaît une forte croissance (multiplication des surfaces cultivées par 4,5 entre 2000 et 2018), mais elle ne représente qu’1,4 % de la SAU. Bibliographie – S. Abis, P. Blanc, Géopolitique de l’agriculture, Eyrolles, 2020. Voir aussi Alimentation — Brésil — Commerce international — Front pionnier — Guerre économique — Land grabbing Alimentation L’alimentation est un besoin vital des sociétés. Nourrir 7,7 milliards d’êtres humains aujourd’hui et 9,7 milliards à l’horizon 2050 constitue un défi majeur. O L’alimentation s’inscrit dans un système complexe L’alimentation désigne la « façon dont les hommes conçoivent la satis- faction de leurs besoins alimentaires » selon le sociologue J.-P. Poulain. Elle comprend les activités de production, de préparation, de distribution et de consommation. Elle a donc une fonction structurante de l’organisa- tion socio-spatiale d’un groupe humain. En géographie et en économie, l’alimentation s’étudie selon une approche systémique. L. Malassis (1994), fondateur de l’économie agroalimentaire, théorise dans cette optique la notion de système alimentaire, reprise et complétée par les agronomes J.-L. Rastoin et G. Ghersi (2010). Il s’agit d’un réseau interdépendant d’acteurs (entreprises, institutions financières, organismes publics ou privés), loca- lisé dans un espace géographique donné et participant à la création de flux et de biens et services orientés vers la satisfaction des besoins alimentaires de consommateurs. Ces systèmes alimentaires ont une longue histoire et ne sont pas fi xes. Ils évoluent selon les innovations scientifiques, les évolutions sociales, politiques et économiques. Depuis l’apparition de l’homme sur Terre (il y a environ deux millions d’années), nous sommes passés d’un système individualiste fondé sur la prédation (chasseur-cueilleur) à un système fondé sur la production au moment de la révolution néolithique puis sur la transformation avec la révolution industrielle et la tertiarisation 25 de l’économie. Ces dernières évolutions des systèmes alimentaires ne concernent pas tous les espaces de la même manière. J.-L. Rastoin et G. Ghersi proposent ainsi une typologie des systèmes alimentaires en identifiant des « stades ». Ils distinguent le stade agricole fondé sur une économie d’autosubsistance, en circuit court. Ce stade est celui des pays les plus pauvres et essentiellement ruraux même si, dans ces pays, on peut trouver de la nourriture importée. Vient ensuite le stade « artisa- nal », caractérisé par une petite transformation des matières premières en lien avec l’urbanisation. Ce stade concerne les pays en développement. Le stade « agro-industriel » est atteint lorsque la valeur ajoutée des IAA devient aussi importante que celle de l’agriculture dans le complexe de production alimentaire ; il est donc marqué par une industrialisation de l’agriculture et concerne les pays à hauts revenus. Enfin, le stade « agro-ter- tiaire » est marqué par la prépondérance des services au sein du système alimentaire. Les États-Unis ont atteint ce stade et la plupart des pays à hauts revenus convergent vers ce modèle. OOLa mondialisation des systèmes alimentaires L’évolution vers des stades agro-industriels et agro-tertiaires des sys- tèmes alimentaires s’accompagne d’une mondialisation de ces systèmes, en lien avec la division internationale des processus productifs. Les condi- tions naturelles, le coût de la main-d’œuvre, les systèmes de transport et logistique, les marchés de consommateurs, la recherche agronomique conditionnent la localisation des différentes étapes du système alimentaire à travers le globe, selon la théorie des avantages comparatifs. Les chaînes de valeur des produits alimentaires deviennent globales, si bien qu’il est de plus en plus difficile d’identifier la provenance d’un aliment. Par exemple, pour la fabrication du Nutella, si le lait peut être produit localement, les noisettes viennent en grande majorité de Turquie, l’huile de palme de Malaisie, le cacao du Nigeria, le sucre du Brésil et d’Europe et l’essence de vanille de Chine. Les usines sont, quant à elles, implantées à proximité des marchés de consommation. Cet éclatement des chaînes de valeur à l’échelle mondiale s’accompagne d’un accroissement des échanges, permis par les progrès techniques dans les transports. Entre 1990 et 2005, le c ommerce de produits agricoles a doublé tant en volume qu’en valeur. Cette progres- sion a ralenti avec la crise de 2008-2009 mais elle se poursuit avec une augmentation de 10 points de pourcentage entre 2010 et 2019, même si la majorité des échanges restent intracontinentaux. Néanmoins, malgré les négociations menées à l’OMC depuis 1995 pour favoriser le libre-échange, 26 Alimentation - Alimentation A des barrières nationales sont régulièrement appliquées (comme les taxes sur le blé à l’exportation imposées par la Russie en 2014). Sur le plan des pratiques alimentaires, la mondialisation bouleverse des régimes alimentaires ancestraux (civilisation du riz en Asie, du maïs en Amérique ou du blé en Europe) sans être synonyme d’uniformisation mais plutôt d’hybridation ou de « glocalisation » (adaptation d’un produit mondialisé en fonction des spécificités d’un lieu). La mondialisation per- met l’évolution des pratiques alimentaires, du fait d’un accès facilité au marché. Depuis 1961, la hausse moyenne annuelle de la consommation de poisson au niveau mondial (3,2 %) est supérieure à l’accroissement démographique (1,6 %) et à la consommation de viande issue de tous les animaux terrestres (2,8 %). Le poisson et les produits à base de poisson (crevette, bouquet, saumon, thon, poissons de fond, poissons plats, bar et dorade mais aussi petits pélagiques) font partie des denrées alimentaires qui sont les plus échangées dans le monde aujourd’hui. De nombreux pays participent au commerce des produits de la pêche ou de l’aquaculture, mais il faut noter la domination de l’Asie et en particulier de la Chine. Cependant, l’hétérogénéité des attentes et habitudes des consomma- teurs résiste largement tout en étant vecteur de mondialisation puisque la spécificité est valorisée et diffusée. L’inscription au patrimoine mondial culturel immatériel de l’humanité de traditions culinaires tel que le repas gastronomique des Français en 2010 l’illustre bien. De même, le régime végétarien existe depuis l’Antiquité, lié à la question de la souffrance ani- male, mais la planétarisation des enjeux écologiques a contribué à sa large diffusion dans les sociétés occidentales. Les FTN jouent un rôle majeur dans cette mondialisation de l’alimen- tation : elles organisent un réseau international de production en faisant jouer les avantages comparatifs pour chaque étape des chaînes de valeur. Ce pouvoir de décision est lié à une très forte concentration de certaines étapes du système alimentaire. En amont, les six plus grands groupes de l’agrochimie (Bayer en tête, qui a racheté Monsanto en 2018, devant Syngenta, racheté par ChemChina en 2017) assurent les deux-tiers du mar- ché. Le secteur des négociants internationaux de produits primaires et de première transformation est également très concentré, notamment pour les grains. Oligopole installé depuis un siècle, les « ABCD », constitués de Archer Daniels Midland (ADM 1902), Bunge (1818), Cargill (1865) et Louis Dreyfus (1851) contrôlent eux aussi les deux tiers des échanges mondiaux de céréales et de soja, tandis que le géant chinois Cofco devient un acteur de premier plan. Dans l’industrie agroalimentaire, on trouve certes des 27 petites et moyennes entreprises très bien insérées dans la mondialisa- tion, mais la majorité des 500 plus grandes marques internationales est détenue par 10 grands groupes dont le leader du secteur Nestlé suivi de PepsiCo, Anheuser-Busch InBev et JBS. Cette concentration permet à ces multinationales d’exercer un pouvoir de marché important sur les seg- ments moins concentrés des filières, c’est-à-dire la production agricole. Ensuite, les distributeurs (Walmart, Carrefour, etc.) contrôlent et orientent de plus en plus les chaînes d’approvisionnement, ce qui favorise la concen- tration des maillons précédents. Enfin, dans le secteur de la restauration, quelques grandes enseignes de fast-food comme McDonald’s et Starbucks dominent le marché malgré une diversification de l’offre avec par exemple le développement du « fast-good », une restauration rapide aux produits souvent locaux, bio, moins sucrés voire gastronomiques. Pour autant, si ces groupes sont présents partout, ils ne représentent qu’une faible part de marché dans certaines régions du monde, notamment dans les pays à bas revenus. Un dernier aspect majeur de la mondialisation de l’alimentation est la financiarisation des systèmes alimentaires. Les produits alimentaires sont échangés au sein de marchés boursiers dominés par deux grands groupes : CME Group (dont Chicago Mercantile Exchange) et ICE (Intercontinental Exchange) concurrencés par les marchés chinois de Dalian et Zhengzhou. Le fonctionnement de ces marchés est bouleversé par des innovations financières : les produits agricoles sont intégrés à des produits financiers en tant que dérivés, si bien que leur prix peut être corrélé à d’autres biens, ce qui renforce la volatilité des prix. De même, le trading à haute fréquence et l’algotrading (en utilisant les statistiques des ministères de l’Agriculture) renforcent la spéculation sur les produits alimentaires, alimentée par de nouveaux acteurs : des banques, des hedge funds (comme celui de la société londonienne Armajaro, surnommé « chocfinger » pour avoir réalisé les mouvements les plus spectaculaires sur le cacao en orientant le marché), des caisses de retraite investissent sur des matières premières agricoles. Ces opérations sont particulièrement risquées – le fond d’Armajaro a d’ailleurs été fermé en 2016 –, risques qui se répercutent sur la sécurité alimentaire. En effet, les prix des produits alimentaires ne sont plus connectés à l’offre et la demande de ces produits, ce qui peut aussi entraîner des émeutes de la faim comme cela fut le cas en 2007-2008. Depuis, les institutions interna- tionales tentent de réguler ces marchés, mais de nombreuses ONG jugent ces actions trop faibles et peu respectées. 28 Alimentation - Alimentation A O Les enjeux de la sécurité alimentaire L’alimentation comporte de très forts enjeux géopolitiques, notamment en ce qui concerne la sécurité alimentaire. Celle-ci existe « lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, la possibilité physique, sociale et éco- nomique de se procurer une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins et préférences alimentaires pour mener une vie saine et active » d’après la FAO (1996). La sécurité alimen- taire comporte ainsi quatre piliers : l’accès aux aliments (par la production ou l’achat) ; la disponibilité de ces aliments ; la qualité (sanitaire, nutrition- nelle et d’un point de vue socioculturel) et la stabilité des trois autres piliers. La sécurité alimentaire est complexe à atteindre et dépend principale- ment du niveau de développement des États. La mondialisation est à la fois un moyen de rendre plus disponible l’ensemble des produits alimen- taires et les facteurs de production, mais peut aussi être aussi un facteur de marginalisation des populations pauvres, dont les systèmes agricoles sont concurrencés par les systèmes capitalistiques. Ainsi, au Sénégal, le thioff, poisson longtemps à la base de l’alimentation des populations locales, est devenu une denrée rare et chère sur les marchés, du fait de la surpêche pratiquée par des acteurs étrangers. Au-delà de l’exemple séné- galais, le poisson et les produits de la pêche jouent un rôle fondamen- tal en matière de nutrition et de sécurité alimentaire au niveau mondial car ils sont une source précieuse de nutriments et de micronutriments. Dans les pays à revenu faible, l’importance du poisson en tant que caté- gorie d’aliments est renforcée par le fait que ces denrées contiennent une grande partie des vitamines et des minéraux nécessaires pour combler certaines des carences nutritionnelles les plus graves et les plus répan- dues. Pour assurer la sécurité alimentaire, les États et organisations internationales mènent des politiques, à l’instar des révolutions vertes en Asie et de la PAC au sein de l’UE, mais elles sont souvent centrées sur la production et peu sur la possibilité d’accéder à ces productions. Une autre façon pour les États d’assurer la sécurité alimentaire est la prise de contrôle ou l’accaparement des terres (land grabbing). Si ce processus n’est, la plupart du temps, pas illégal, il est néanmoins controversé car il repose sur des rapports de force déséquilibrés entre investisseurs et receveurs de ces investissements. Enfin, à l’échelle internationale, la FAO, créée en 1945, a pour but l’élimination de la faim. Elle compte 194 pays membres et travaille dans plus de 130 pays à travers le monde. Pour les situations d’urgence, la FAO fait appel à son agence créée en 1961, le Programme 29 alimentaire mondial (PAM), dont l’action a été recompensée par un prix Nobel de la paix en 2020. Malgré ces actions, l’absence d’un des piliers de la sécurité alimentaire peut conduire à une situation d’insécurité alimentaire. Celle-ci peut cor- respondre à une situation de sous-alimentation soit « une situation dans laquelle la ration alimentaire, mesurée en kilocalories (kcal), ne suffit pas, de manière continue, à couvrir les besoins énergétiques de base » (FAO). Le seuil de référence varie selon l’âge, le sexe, l’activité mais est souvent estimé en moyenne à 2 000 kcal/jour pour un adulte. La sous-alimentation (ou insécurité alimentaire chronique) se distingue de la malnutrition, qui renvoie à des critères qualitatifs. La FAO mesure et quantifie la gravité des situations grâce à l’échelle de mesure FIES (Food Insecurity Experience Scale) allant d’une insécurité alimentaire légère (incapacité à obtenir certains ali- ments : 2 milliards de personnes en 2019, soit un quart de la population mondiale) à sévère (incapacité d’avoir le moindre aliment pour une jour- née ou plus). D’après le rapport 2020 du PAM, le nombre et la proportion de personnes sous-alimentées dans le monde progresse depuis 2014, après quelques décennies de recul. En 2019, avant la pandémie de la Covid-19 qui aggrave la situation, 690 millions de personnes, soit 8,9 % de la population mondiale, étaient sous-alimentées (avec des différences selon les régions puisque cela concerne 19,1 % de la population africaine), tandis que 13 % de la population adulte souffre d’obésité (en hausse également). La sécurité alimentaire peut aussi être un levier dans les rapports de force entre pays et au sein des pays, ce qu’illustre la notion d’arme ali- mentaire, soit l’abus de pouvoir par un pays, une entreprise, ou encore un groupe armé dans une situation de contrôle de produits alimentaires par rapport à des pays ou autres entités qui en seraient dépendants. Dans le contexte des chocs pétroliers des années 1970, le secrétaire d’État améri- cain à l’Agriculture déclare d’ailleurs que la nourriture est un levier poli- tique au même titre que le pétrole. La gravité de l’instrumentalisation de l’alimentation dans des conflits a été prise en compte par la communauté internationale et définie comme un crime de guerre en 1998, lorsqu’il s’agit d’affamer délibérément des civils lors d’un conflit. OOQuelle durabilité des systèmes alimentaires ? Dans un contexte de mondialisation, de croissance démographique, de changement climatique, d’urbanisation généralisée et de transition alimentaire, la durabilité des systèmes alimentaires agro-industriels est remise en cause. Si ces systèmes ont pu en partie assurer la sécurité 30 Alimentation - Alimentation A alimentaire, ils posent aussi des problèmes de dégradation des sols, de gestion des déchets, d’appauvrissement des ressources (en eau, en terre, halieutiques), d’érosion de la biodiversité. L’alimentation génère ainsi des défis environnementaux aux échelles mondiale et locale. Par exemple, selon un récent rapport de la FAO intitulé L’état de la biodiversité pour l’agriculture et l’alimentation dans le monde (2019), sur les 6 000 espèces de plantes cultivées à des fins alimentaires, seulement 9 espèces assurent plus de 66 % de la production agricole totale (en tonnage) en 2017. Cette érosion génétique rend les systèmes alimentaires plus vulnérables aux aléas climatiques et sanitaires, faisant de la gestion de la diversité géné- tique un problème public mondial. L’alimentation est également responsable, à l’échelle mondiale, d’envi- ron un tiers (entre 27 et 39 %) des émissions de gaz à effet de serre d’après une étude réalisée en février 2019 par le think tank français I4CE. L’élevage représenterait 63 % des émissions liées à l’alimentation. Or, la consomma- tion de viande, dans le cadre de la transition alimentaire (passage d’une alimentation essentiellement végétale à une alimentation impliquant des produits carnés) liée à l’amélioration des conditions de vie, croît à un rythme rapide à l’échelle mondiale. Ces problèmes environnementaux amènent les consommateurs à remettre en cause le système alimentaire agro-industriel et des nouveaux modes de consommation se développent (baisse de la consommation de viande dans les pays riches) en même temps que de nouveaux modes de commercialisation : commerce équitable, réduction de la distance entre producteurs et consommateurs par l’intermédiaire d’associations pour le maintien d’une agriculture de proximité (AMAP) et des mouvements tels Slowfood ou plus globalement le locavorisme. Ces mouvements pro- meuvent la relocalisation de l’alimentation grâce à la mise en place de circuits courts, dans lesquels intervient au maximum un intermédiaire entre le producteur et le consommateur. D’autres acteurs tentent de rééqui- librer les rapports de force au sein des systèmes alimentaires notamment pour redonner une place plus importante aux producteurs. Ainsi, la Via Campesina (la « voie paysanne »), créée en 1993, fédère 164 organisations locales et nationales dans 73 pays. C’est à ce