La Renaissance dans l'espace culturel français PDF
Document Details

Uploaded by VerifiableCanyon
Universitatea din București
Tags
Summary
Cet article démontre que la Renaissance française du XVIe siècle n'était pas la première période de renouveau de la littérature et des arts. L'article examine les facteurs historiques et culturels qui ont contribué à la naissance de la Renaissance française. Il met en avant l'invention de l'imprimerie et les découvertes géographiques comme éléments importants dans la redécouverte des textes anciens et l'épanouissement de l'humanisme.
Full Transcript
La Renaissance dans l’espace culturel français La Renaissance du XVIe siècle n’est pas la première période de renouveau de la littérature et des arts qu’ait connue l’espace culturel français. Le Moyen Âge, dont on veut distinguer nettement la Renaissance, mais auquel elle est redevable à p...
La Renaissance dans l’espace culturel français La Renaissance du XVIe siècle n’est pas la première période de renouveau de la littérature et des arts qu’ait connue l’espace culturel français. Le Moyen Âge, dont on veut distinguer nettement la Renaissance, mais auquel elle est redevable à plus d’un égard, n’a pourtant pas été étranger à un tel enthousiasme créateur si l’on pense au VIII e siècle, plus précisément au règne de Charlemagne, époque désignée souvent par les historiens comme « renaissance carolingienne », ou encore à l’apogée du Moyen Âge, les XII e–XIIIe siècles, qui ont vu renaître la culture et les arts, l’architecture notamment. Dans ces conditions, il convient de définir la Renaissance française du XVIe siècle dans ce qu’elle a de plus spécifique afin de la détacher des renaissances enregistrées par la culture médiévale. Pour les historiens passionnés de grandes dates et de grands événements historiques, la Renaissance commence en France après la chute de Constantinople (1453) ou avec les premiers progrès de l’imprimerie (environ 1480-1490) et s’achève avec le règne d’Henri IV (environ 1600-1610). Il faut préciser cependant que le terme de «Renaissance» apparaît d’abord en latin, en 1538, sous la plume de l’écrivain Georgio Vasari, dans le syntagme renascentes litterae. Le même terme ne sera employé en français qu’en 1553, par Pierre Belon, dans l’expression « la tant désirée renaissance ». En réalité, le concept de Renaissance ne s’est imposé vraiment qu’au milieu du XIXe siècle, avec les ouvrages de Jacob Burkhardt et de Jules Michelet. Le sens large du terme désigne la restauration des lettres classiques, de la culture grecque et latine de l’Antiquité, car, en 1458, on commence effectivement à enseigner le grec à la Sorbonne. Le renouvellement culturel se fait sentir également dans le désir de faire renaître la langue et la littérature françaises, et cet idéal sera la clé de voûte du mouvement poétique de la Pléiade. Tout de même, il n’y a pas de rupture entre le Moyen Âge et la Renaissance, les germes de cette dernière se trouvant déjà au début du XVe siècle. Selon le repère sur lequel ils ont focalisé leur attention – un événement historique, un règne ou autre, un courant littéraire -, les spécialistes ont proposé la périodisation suivante: 1 1483-1515 – la génération de l’imprimerie correspondant aux règnes de Charles VIII et de Louis XII; 1515-1547 – la génération de Rabelais et de Marot sous le règne de François Ier; 1547-vers 1574 – la génération de la Pléiade, de Ronsard et de Montaigne, correspondant aux règnes d’Henri II, François II et Charles IX; la dernière période commence vers 1580 et se termine en 1610. C’est une époque de troubles, de guerres civiles, sous le règne d’Henri IV, qui, du point de vue littéraire et artistique, voit se développer une conception esthétique différente, le baroque, mais ce courant ne s’est vraiment épanoui qu’au XVIIe siècle. L’élan humaniste et son contexte historique et culturel Après la chute de Constantinople, en 1453, l’une des grandes capitales de la civilisation chrétienne de l’époque, la plupart des érudits de l’Europe orientale se sont réfugiés en l’Italie, la conséquence notable en étant la diffusion dans le monde occidental de la culture orientale, y compris des textes grecs qu’ils connaissaient. Un autre événement majeur a été l’invention de l’imprimerie en Allemagne (1448), par Gutenberg. Introduite en France dès 1470, d’abord à Paris, ensuite à Lyon, l’imprimerie a favorisé la diffusion plus large et plus rapide du savoir, surtout des textes anciens, car les érudits s’appliquaient alors à commenter, à traduire ou à adapter des écrits de l’Antiquité grecque et latine circonscris aux domaines littéraire, juridique et scientifique. Le savoir philosophique et scientifique se renouvelle donc grâce à cette activité soutenue. Mais l’aspect le plus significatif est que l’on se penche sur les textes des Anciens en original, et, à partir d’eux, les humanistes développent toute une réflexion dont le but est de faire progresser l’homme, de lui faire acquérir ces connaissances antiques. En d’autres termes, toute une philosophie se met en place, que les érudits de l’époque, imbus de culture gréco-latine, s’emploient à promouvoir: l’humanisme, dont le noyau dur est un vif intérêt porté à l’être humain jugé capable de perfectionnement dans tous les domaines. Les personnalités de ce mouvement culturel sont sans doute Guillaume Budé, Étienne Dolet, Jean Lefèvre d’Étaples et le Hollandais Érasme de Rotterdam, qui a longtemps séjourné en France pendant son exil. 2 Enfin, les découvertes géographiques rendues possibles par les progrès enregistrés dans la navigation et dans le domaine des cartes, renforcent, dans la culture renaissante, l’intérêt pour des espaces lointains. L’horizon des Occidentaux commence à s’élargir après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (1492). D’ailleurs, la fin du XV e siècle est une période d’expansion maritime, de conquêtes territoriales pour l’Europe, car, les Espagnols et les Portugais sillonnaient les océans depuis un siècle environ. Soutenu par François Ier, le navigateur français Jacques Cartier entreprend, à son tour, des expéditions vers le Nouveau Monde, plus précisément vers le Canada, qui allaient ouvrir la voie à Samuel de Champlain au début du XVIIe siècle. En effet, celui allait fonder, au nom du roi de France, Louis XIV, une colonie à Québec. À part l’ouverture du monde occidental vers des espaces et cultures autres, les découvertes géographiques ont favorisé le développement de l’économie des pays européens en question, leurs souverains acquérant des richesses qui leur ont permis de soutenir l’essor des sciences et des arts. Pourtant, ce sont les guerres d’Italie qui ont influencé le plus les mentalités françaises et leur ont ouvert la voie vers le mouvement renaissant. Commencées en 1494, sous le règne de Charles VIII, ces campagnes militaires ont été continuées par François I er. Ainsi, les Français sont entrés en contact direct avec la Renaissance italienne, parvenue déjà à son apogée. La Réforme et les guerres de religion Les gens payaient pour racheter leurs péchés. C’est la pratique des Indulgences, qui apparaît au MÂ. La Réforme a été un mouvement religieux initié par M Luther en 1517, qui insistait sur la nécessité de retourner à une foi fondée sur la Bible, donc à un christianisme primitif. Marquée par une grave crise religieuse et politique, suite à la diffusion des idées de la Réforme luthérienne, la seconde moitié du XVIe siècle transforme la France en un pays dévasté par des guerres fratricides. Le mouvement religieux de la Réforme a été initié par l’Allemand Martin Luther (1483-1546), qui, en 1517, a affiché à Wittenberg ses 95 thèses contre les Indulgences, convaincu par la nécessité du retour de l’Église à sa vocation première et mécontent à cause de la déchéance morale du clergé. En France, c’est Jean Calvin 3 (1509-1564) qui devient, dès 1531, le défenseur de ces idées, tout comme Érasme (vers 1469- 1536), en Hollande. Si la royauté française se montre d’abord tolérante envers les calvinistes, son attitude change après l’Affaire des Placards (le 17 octobre 1534), qui déclenche une série de persécutions dirigées contres les protestants, nommés aussi huguenots. Durant les 36 années de ce conflit, deux grandes familles se sont affrontées: les Guises, qui représentaient les intérêts des catholiques, et les Coligny, qui embrassaient les idées des protestants. Plus précisément, à partir de 1562, il y a eu 8 guerres civiles, les moments culminants étant marqués par le massacre de Wassy (1562) et celui de la nuit de la Saint-Barthélemy (1572), lorsque plusieurs milliers de protestants ont été massacrés, y compris leur chef, l’amiral Coligny, à Paris d’abord, et, ensuite, dans d’autres villes. La réconciliation des catholiques et des protestants devient possible en 1598, lorsqu’Henri de Navarre, premier représentant de la dynastie des Bourbons, connu sous le nom d’Henri IV, signe l’Édit de Nantes qui met fin aux guerres de religion. Ce fut un traité de tolérance religieuse qui a réussi à restaurer la paix dans le pays, accordant la liberté de conscience aux protestants aussi bien qu’aux catholiques, reconnaissant le droit des premiers à exercer leur culte et instituant l’égalité entre les protestants et les catholiques. En outre, dans ce traité, le roi acceptait qu’un certain nombre de villes restent sous l’influence des protestants, telle La Rochelle. Un siècle plus tard, en octobre 1685, Louis XIV allait révoquer cet Édit, interdisant ainsi toute manifestation de la religion réformée en France. L’Édit de Nantes – signé en 1598 par Henri de Navarre, futur Henri IV (premier représentant de la dynastie des Bourbons), – a mis fin aux guerres de religion; ce fut un traité de tolérance religieuse qui a restauré la paix dans le pays. En effet, par ce traité on accordait la liberté de conscience aux protestants aussi bien qu’aux catholiques, on reconnaissait le droit des premiers à exercer leur culte et l’égalité entre les protestants et les catholiques; on acceptait qu’un certain nombre de places fortes restent sous l’influence des protestants. – à part la réconciliation des catholiques et des protestants, le règne d’Henri IV (sacré roi en 1594, à Chartres, après sa conversion au catholicisme) se définit comme une période de 4 prospérité économique favorisée, entre autres, par la politique d’extension territoriale : en Amérique du Nord, au Canada - où a été fondée une colonie française, de même que la ville de Québec par le navigateur français Champlain. Textes et contextes Commentez le fragment extrait du chapitre VIII de Pantagruel, en essayant de répondre aux questions suivantes: Pourquoi Rabelais a-t-il considéré l’invention de l’imprimerie comme une invention faite «par inspiration divine»? Expliquez l’affirmation «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme». Quels sont les rapports que le programme pédagogique de Rabelais présente avec celui de Montaigne dans L’Institution des enfants? Quelle devrait être, selon Rabelais, la finalité du jeune homme bien élevé? En quoi diffère-t-elle de la conception de Montaigne à ce sujet? Dans quelle mesure les deux théories s’opposent-elles et quelle en est la portée? Peut-on affirmer que la lettre de Gargantua à son fils Pantagruel est un manifeste de l’humanisme intellectuel? Justifiez votre réponse! Comment Pantagruel, à Paris, reçut de son père Gargantua une lettre dont voici la copie Mais alors que feu mon père, Grandgousier, présent dans toutes les mémoires, avait consacré tout son soin à me voir progresser en perfection et savoir politique et que mon travail et mon application correspondaient tout à fait à son désir, et même le dépassait, toutefois, tu le sais bien, le temps n’était pas aussi favorable et propice à l’étude des lettres qu’à présent, et je n’avais pas autant de précepteurs que toi. Les temps étaient encore ténébreux, se ressentant du malheur et du désastre causé par les Goths1, qui avaient mis à sac toute bonne littérature ; mais, par la bonté divine, le prestige et la dignité ont été rendus aux lettres, de mon vivant, et j’y vois un tel amendement 1 Ce terme renvoyait, pour les humanistes, à la barbarie de la scolastique à la fin du Moyen Âge. 5 qu’à présent je serais difficilement admis dans la première classe des jeunes potaches, moi qui, en mon âge mûr, étais réputé (non à tort) le plus savant du siècle. (…) Maintenant toutes les disciplines sont rétablies, et l’étude des langues instituée : le grec, dont l’ignorance est une honte pour un homme qui se dit savant, l’hébreu, le chaldéen 2 et le latin ; l’imprimerie, qui fournit des livres si élégants et si corrects, est en usage, elle qui a été inventée de mon vivant par une inspiration divine, alors qu’au contraire, l’artillerie l’a été par une suggestion diabolique. Le monde entier est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de bibliothèques très vastes, au point que, me semble-t-il, ni au temps de Platon, ni en celui de Cicéron, ni en celui de Papinien 3, on ne pouvait étudier aussi commodément que maintenant, et désormais on ne devra plus se montrer en public ni en société, si l’on n’a pas été bien affiné dans l’atelier de Minerve. Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers d’aujourd’hui plus doctes que les docteurs et les prêcheurs de mon temps. Que dire ? Les femmes et les filles ont aspiré à cette gloire et manne céleste qu’est le bon enseignement. Au point qu’à mon âge j’ai été contraint d’apprendre le grec, que je n’avais pas méprisé comme Caton4, mais que je n’avais pas eu le loisir d’apprendre dans ma jeunesse, et je me délecte volontiers à lire les Œuvres Morales de Plutarque, les beaux Dialogues de Platon, les Monuments de Pausanias5 et les Antiquités d’Athénée6, en attendant l’heure où Dieu, mon créateur, voudra m’appeler et m’ordonner de quitter cette terre. C’est pourquoi, mon fils, je t’engage à employer ta jeunesse à bien progresser en savoir et en vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Épistémon : l’un par un enseignement vivant et oral, l’autre par de louables exemples peuvent te former. J’entends et je veux que tu apprennes parfaitement les langues : premièrement le grec, comme le veut Quintilien ; deuxièmement le latin ; puis l’hébreu pour l’Écriture sainte, le caldéen et l’arabe pour la même raison ; et que tu formes ton style sur celui de Platon pour le grec, sur celui de Cicéron pour le latin. Qu’il n’y ait pas d’étude scientifique que tu ne gardes présente en ta mémoire, pour cela tu t’aideras de l’Encyclopédie universelle des auteurs qui s’en sont occupés. 2 Variété de l’hébreu employée dans certains passages de la Bible. 3 Jurisconsulte romain du IIIe siècle après Jésus-Christ. 4 Homme d’État romain du IIe siècle avant Jésus-Christ, qui méprisait la littérature grecque. 5 Auteur grec du IIe siècle après Jésus-Christ. 6 Auteur grec des IIe–IIIe siècles après Jésus-Christ. 6 Des arts libéraux : géométrie, arithmétique et musique, je t’en ai donné le goût quand tu étais encore jeune, à cinq ou six ans ; continue ; de l’astronomie, apprends toutes les règles, mais laisse-moi l’astrologie et l’art de Lullius, comme autant d’abus et de futilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur les beaux textes et que tu me les confères avec sagesse. Et quant à la connaissance de la nature, je veux que tu t’y donnes avec soin : qu’il n’y ait mer, rivière, ni source dont tu ignores les poissons ; tous les oiseaux du ciel, tous les arbres, arbustes et les buissons des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tous les pays de l’Orient et du Midi, que rien ne te soit inconnu. Puis relis soigneusement les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les Talmudistes et les Cabalistes7, et, par de fréquentes dissections, acquiers une connaissance parfaite de l’autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à lire l’Écriture sainte : d’abord le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, écrits en grec, puis l’Ancien Testament, écrit en hébreu. En somme, que je voie en toi un abîme de science car, maintenant que tu deviens homme et te fais grand, il te faudra quitter la tranquillité et le repos de l’étude pour apprendre la chevalerie et les armes afin de défendre ma maison et de secourir nos amis dans toutes leurs difficultés causées par les assauts des malfaiteurs. Et je veux que bientôt tu mesures tes progrès ; cela, tu ne pourras pas mieux le faire qu’en soutenant des discussions publiques, sur tous les sujets, envers et contre tous, et qu’en fréquentant les gens lettrés tant à Paris qu’ailleurs. Mais, parce que, selon le sage Salomon, Sagesse n’entre pas en âme malveillante et que science sans conscience n’est que ruine de l’âme, tu dois servir, aimer et craindre Dieu, et mettre en Lui toutes tes pensées et tout ton espoir ; et par une foi nourrie de charité, tu dois être uni à Lui, en sorte que tu n’en sois jamais séparé par le péché. Méfie-toi des abus du monde ; ne prends pas à cœur les futilités, car cette vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable pour tes prochains, et aime-les comme toi-même. Révère tes précepteurs. Fuis la compagnie de ceux à qui tu ne veux pas ressembler, et ne reçois pas en vain les grâces que Dieu t’a donnés. Et, quand tu t’apercevras que tu as acquis 7 Médecins juifs passés pour tirer leur science de la tradition mystique et des commentaires de la Bible. 7 tout le savoir humain, reviens vers moi, afin que je te voie et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de Notre Seigneur soient avec toi. Amen. D’Utopie, ce dix-sept mars, Ton père, Gargantua. (François Rabelais, Pantagruel, Chapitre VIII, éd. citée) 8 La Pléiade Défense et illustration de la langue française a vu le jour en 1549 comme manifeste poétique du groupe de poètes fondé la même année par Jean Dinemandi (connu sous le nom de Jean Dorat, dont on a parlé plus haut), groupe qu’on a baptisé la Brigade et qui allait constituer le noyau de la Pléiade. Il s’agissait principalement de sept poètes, d’où l’appellation mythologique adoptée en 1533 renvoyant à la constellation de sept étoiles, filles d’Atlas et de Pléione, mais aussi à un groupe de poètes antiques qui avaient déployé leur activité à Alexandrie au IIIe siècle avant Jésus-Christ. Ces poètes étaient en l’occurrence Pierre de Ronsard, Jean-Antoine de Baïf, Joachim Du Bellay, Pontus de Tyard, Guillaume Des Autels, Jacques Peletier du Mans et Rémi Belleau. Pourtant, d’autres poètes allaient exprimer eux aussi leur adhésion à la Pléiade mais à titre temporaire : Nicolas Denisot, Étienne Dorat, Étienne Jodelle, Jacques Grévin, Amadis Jamyn, Jean de La Péruse. Le début littéraire de Du Bellay se voulait être une réplique à l’Art poétique de Thomas Sébillet, paru une année auparavant (1548). En tant que tel, le manifeste Défense et illustration de la langue française était conçu comme un plaidoyer en faveur de la langue nationale et, à la fois, comme un « traité » sur la mission du nouveau poète. Ainsi, dans la première partie (la défense), Du Bellay voyait dans les langues des produits culturels surdéterminés par la volonté des peuples, ce qui lui permettait de soutenir la thèse que, ciselé, le français pouvait être enrichi s’il empruntait la voie du progrès enregistré dans les sciences humaines. La seconde partie (l’illustration) développe la théorie de l’imitation des genres poétiques de l’Antiquité que l’auteur puise dans l’Institution oratoire de Quintilien. Plus précisément, Joachim Du Bellay recommande aux poètes de suivre l’exemple des Anciens, cultivant l’épopée, l’ode, l’élégie, l’églogue, la comédie, la tragédie, l’épigramme, l’épître, la satire, aussi bien que la plus récente forme poétique parvenue par le biais de la littérature italienne – le sonnet. En même temps, il considère que le poète a une mission patriotique: «illustrer», à savoir enrichir la langue française par des néologismes, sans pour autant rejeter les archaïsmes et les termes techniques, ainsi que par l’adaptation de la syntaxe, des tropes et de la métrique en vue d’obtenir une véritable harmonie musicale de la ligne poétique. 9 ***Fragment du texte de Du Bellay – une prise de conscience de la mission du poète comme défenseur de la langue française, jugée moins riche et moins nuancée que le grec et le latin. À qui en revient la responsabilité, selon Du Bellay? De quelles figures se sert le poète pour décrire l’état du français au moment où il rédige ce manifeste de la Pléiade? Défense et Illustration de la Langue française (1549) Et si notre langue n’est si copieuse et riche que la grecque ou latine, cela ne doit être imputé au défaut de celle-ci, comme si d’elle-même elle ne pouvait jamais être sinon pauvre et stérile : mais bien on le doit attribuer à l’ignorance de nos majeurs1, qui ayant (comme dit quelqu’un, parlant des anciens Romains) en plus grande recommandation le bien faire que le bien dire, et mieux aimant laisser à leur postérité les exemples de vertu que les préceptes, se sont privés de la gloire de leurs bienfaits, et nous du fruit de l’imitation de ceux-ci : et par même moyen nous ont laissé notre langue si pauvre et nue qu’elle a besoin des ornements et (s’il faut ainsi parler) des plumes d’autrui. Mais qui voudra dire que la grecque et romaine eussent toujours été en l’excellence qu’on les a vues du temps d’Homère et de Démosthène2, de Virgile et de Cicéron ? Et si ces auteurs eussent jugé que jamais, pour quelque diligence et culture qu’on y eût pu faire3, elles n’eussent su produire plus grand fruit, se fussent-ils tant efforcé de les mettre au point où nous les voyons maintenant ? Ainsi puis-je dire que notre langue, qui commence encore à fleurir sans fructifier, ou plutôt, comme une plante et vergette4, n’a point encore fleuri, tant se faut qu’elle ait apporté tout le fruit qu’elle pourrait bien produire. Cela, certainement non pour le défaut de la naturelle d’elle, aussi apte à engendrer que les autres : mais pour la coulpe de ceux qui l’ont eue en garde et ne l’ont cultivée à suffisance, ainsi comme une plante sauvage, en celui même désert où elle avait commencé à naître, sans jamais l’arroser, la tailler, ni défendre des ronces et épines qui lui faisaient ombre, l’ont laissée envieillir et quasi mourir. (Livre Ier, Chapitre III) 1 Ancêtres. 2 Le plus grand orateur de l’Antiquité. 3 Quel que soit le soin qu’on lui eût apporté. 4 Petite branche. 10 Pierre de Ronsard [Sonnet] Je vous envoie un bouquet que ma main Vient de trier de ces fleurs épanouies, Qui ne les eût à ces vêpres cueillies, Chutes à terre elles fussent demain. * Cela vous soit un exemple certain Que vos beautés, bien qu’elles soient fleuries, En peu de temps seront toutes flétries, Et comme fleurs, périront tout soudain. * Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame, Las! le temps non, mais nous nous en allons, Et tôt serons étendus sous la lame: * Et des amours desquelles nous parlons, Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle: Pour ce aimez-moi, pendant que [vous] êtes belle. (Continuation des Amours) [sonnet imité de Marulle] 11